Le goût du Ventoux, en version nature
Avant l’ère des labels et des cahiers des charges, les pentes du Ventoux vivaient déjà au rythme de la vigne. La tradition est ancienne, portée par l’histoire du Comtat Venaissin et l’installation de la papauté en Avignon au XIV siècle. Sous l’égide des Papes, la vigne s’étend ; la viticulture imprime peu à peu sa marque dans ce paysage singulier, malgré les aléas (guerres, phylloxéra au XIX siècle, etc.). Mais à la différence de certains crus voisins, la notoriété des vins du Ventoux peine alors à dépasser les marchés locaux. Le “vin de table” domine encore, faute d’organisation collective.
C’est après la Première Guerre mondiale, et surtout à partir des années 1920-1930, qu’une première dynamique fédératrice se met en place. De petites caves coopératives voient le jour dans tout le bassin ventousien : Bédoin (1934), Mormoiron (1924), Flassan (1941), entre autres. Ces structures incarnent le désir de mutualiser ressources, savoir-faire et moyens pour faire face à la volatilité des marchés et à l’exode rural.
Ce temps de la coopération, qui structure le paysage social aussi bien qu’économique, reste fondamental pour comprendre la marche vers la reconnaissance officielle.
Dans la France d’après-guerre, l’acronyme VDQS (Vin Délimité de Qualité Supérieure) désigne une phase transitoire qui prépare les vignobles à l’AOC. Pour les vignerons du Ventoux, la mobilisation débute avec la constitution, en 1953, d’un dossier de reconnaissance.
C’est en 1973 que l’effort collectif est couronné : le décret du 27 juillet 1973 accorde l’Appellation d’Origine Contrôlée “Côtes du Ventoux” à la région, reconnaissant 15 000 hectares au sein de 51 communes. La notion de “terroir Ventoux” émerge, plus tardivement que dans d’autres secteurs, mais avec une envie de rattraper le temps perdu.
Source : L’histoire de l’AOC Ventoux, INAO ; “Le Ventoux, histoire d’un vignoble”, revue Le Rouge & le Blanc 2020.
L’ancrage dans l’aire d’appellation est désormais posé, mais pour les acteurs locaux, un défi demeure : comment exister face à la force d’attraction du Rhône méridional et des “Côtes du Rhône” ? Le changement de nom officialisé en 2009, de “Côtes du Ventoux” à “Ventoux”, marque une étape symbolique. Ce n’est plus un satellite, c’est désormais une entité singulière, reliée à la montagne mythique autant qu’aux particularismes des sols.
De nouveaux outils de communication émergent : création de la Maison du Tourisme et des Vins à Beaumes-de-Venise, puis à Mazan, développement d’événements dédiés (Balades des Vins Bio, festival Ventoux Saveurs)… Le Ventoux se raconte, se met en scène.
À l’entrée du XXI siècle, la structuration de l’AOC ne s’arrête pas à la reconnaissance réglementaire. Deux dynamiques majeures transforment l’appellation :
Ce renouveau va de pair avec une exigence portée sur la reconnaissance des lieux-dits, des climats, et une exploration patiente des vieux cépages : grenache noir, syrah, cinsault, clairette, roussanne, mais aussi de récentes replantations de cépages oubliés pour affiner la palette.
Parmi les défis actuels :
L’histoire de l’AOC Ventoux, c’est aussi celle de femmes et d’hommes qui ont assumé le pari du collectif. On pense à Maurice Chabrol, président du Syndicat du Ventoux dans les années 1960, qui a arpenté Paris pour défendre le dossier devant l’INAO. Ou encore à la famille Bernard, aux commandes de la Cave de Bédoin depuis trois générations, qui a accompagné la modernisation des équipements et la conversion d’une partie du vignoble en bio.
Mais la mémoire du Ventoux recèle aussi une myriade d’anecdotes : des vendanges réalisées de nuit pour préserver la fraîcheur du fruit, aux concours de dégustation organisés depuis le sommet même du mont Ventoux, en passant par les fêtes vigneronnes où l’on refait le monde autour d’un verre.
Si l’AOC Ventoux dispose aujourd’hui d’une structure affirmée et d’un nouveau dynamisme, rien n’est figé. Les acteurs poursuivent l’exploration de nouveaux modes de conduite de la vigne (agroforesterie, enherbement, biodynamie), améliorent la traçabilité, s’engagent dans la valorisation des paysages et de la biodiversité.
L’appellation se raconte désormais dans des vins aux profils variés, à l’image d’un territoire vaste et indocile, qui a su faire de la structuration un levier d’innovation. Face à la montagne comme aux marchés, la quête du Ventoux est celle d’une identité vivante, partagée, toujours à écrire.